Quand tu entends « anorexie », tu imagines souvent une adolescente très mince, en jean taille 34, qui refuse de manger. Cette image est tellement répétée qu’elle finit par sembler « vraie ». Problème : elle efface tout un pan de la réalité.
Des hommes, des personnes non binaires, des personnes trans vivent aussi avec l’anorexie. Elles souffrent autant, mais sont beaucoup moins repérées, moins prises au sérieux, moins bien soignées. Si tu ne te reconnais pas dans le cliché « jeune fille anorexique », tu peux même te dire : « Ce que je vis ne compte pas vraiment ».
Cet article est là pour t’aider à remettre les choses à leur place : comprendre comment l’anorexie touche aussi les hommes et les personnes non binaires, pourquoi c’est si peu visible et comment tu peux te repérer, pour toi ou pour quelqu’un de ton entourage.
Pourquoi on parle si peu des hommes et des personnes non binaires
L’image « fille blanche, mince, perfectionniste » ne vient pas de nulle part. Pendant longtemps, les études sur l’anorexie ont été menées surtout sur des adolescentes et des jeunes femmes. Les professionnels ont été formés avec ces profils-là en tête.
Résultat : ce qui ne rentre pas dans cette case est souvent :
- banalisé (« Il fait juste attention à son alimentation »)
- félicité (« Tu as fondu, tu as un corps de rêve ! »)
- mal interprété (« C’est sûrement un problème hormonal, ou du stress »)
Pour les personnes non binaires et trans, c’est encore plus compliqué. Les questions d’identité de genre viennent se mêler à l’image du corps, au regard des autres, à la dysphorie. Les rendez-vous médicaux peuvent être pénibles, intrusifs, voire violents. Beaucoup préfèrent se taire plutôt que de se sentir jugées ou invalidées.
Tu vois le cercle vicieux :
- On ne parle presque pas des hommes et des personnes non binaires.
- Donc on les repère peu.
- Donc on a peu de chiffres, peu de témoignages.
- Donc on continue à croire que « ça n’existe presque pas ».
Ce que disent (quand même) les chiffres
Malgré le manque de données, on sait aujourd’hui plusieurs choses :
- Environ 1 personne sur 4 à 1 sur 3 avec un trouble alimentaire diagnostiqué est un homme, selon les études et les pays.
- Les hommes consultent plus tard que les femmes, souvent quand l’état physique est déjà très dégradé.
- Les personnes trans et non binaires présentent un risque plus élevé de troubles alimentaires, en lien avec la dysphorie de genre, les discriminations et le stress chronique.
Autre point important : les statistiques « officielles » ne reflètent que les cas diagnostiqués. Or beaucoup de personnes ne rentrent jamais dans un cabinet médical, ou bien ne disent pas la vérité sur leurs comportements.
Si tu te dis : « Je ne suis pas sûr·e d’être vraiment anorexique », c’est peut-être aussi parce que tu n’as jamais vu d’exemples qui te ressemblent.
Comment l’anorexie peut se manifester chez les hommes
L’anorexie chez les hommes existe depuis longtemps. Elle est juste moins visible, parce qu’elle se cache souvent derrière des comportements socialement valorisés.
Quelques exemples concrets :
- Tu te mets au sport « pour te sentir mieux », et progressivement :
- tu augmentes les séances,
- tu réduis les portions,
- tu supprimes certains aliments (féculents, matières grasses),
- tu paniques si tu dois sauter un entraînement.
- Tu reçois des compliments sur ta perte de poids :
- « Tu t’es affûté, ça fait sportif. »
- « Tu as fondu, c’est top ! »
Ça renforce ton idée que « moins, c’est mieux ».
- Tu te dis que tu n’es pas « assez maigre » pour être malade, parce que dans ta tête, l’anorexie, c’est 35 kilos pour 1m70. Tu te compares aux photos d’ultra-minces sur Internet et tu relativises ton propre état.
Chez les hommes, l’obsession n’est pas toujours d’être « mince » mais parfois d’être « sec », « tracé », « sans gras », avec idéalement des muscles visibles mais très peu de masse grasse. Ça se traduit souvent par :
- un contrôle extrême de l’alimentation (pesée des aliments, calcul des calories, peur panique de certains produits)
- un entraînement sportif compulsif (même malade, même blessé)
- une culpabilité énorme si tu « dévies » du plan (un repas en famille, une bière avec des amis)
- des mensonges pour éviter les repas (déjà mangé, pas faim, réunion, entraînement)
Le fond, lui, reste le même que chez les femmes :
- peur intense de prendre du poids
- auto-évaluation centrale basée sur le corps, la performance, la discipline
- sensation de perdre le contrôle dès que la nourriture n’est pas maîtrisée au millimètre
Et chez les personnes non binaires et trans : un terrain encore plus fragile
Si tu es non binaire ou trans, la relation à ton corps est souvent déjà compliquée avant même que la nourriture entre en jeu. Peut-être que :
- ton corps ne correspond pas au genre dans lequel tu te reconnais,
- certains attributs physiques sont source de souffrance (poitrine, hanches, pilosité, voix),
- les regards dans la rue, au travail, en famille t’épuisent.
Dans ce contexte, restreindre, maigrir, « disparaître » ou au contraire modifier ton corps par l’alimentation peut devenir une tentative de reprendre la main. Par exemple :
- Maigrir pour perdre des formes considérées comme « féminines » ou « masculines » (hanches, poitrine, épaules).
- Se dire qu’en étant très mince, tu deviendras plus « neutre », moins genré·e.
- Utiliser le contrôle de la nourriture comme seul endroit où tu as l’impression d’avoir du pouvoir sur ton corps.
À cela s’ajoutent souvent :
- la peur d’être maltraité·e par les soignants (mégenrage, remarques sur ton corps, invalidation de ton identité)
- la crainte que tout soit attribué uniquement au « genre », sans prendre en compte le trouble alimentaire lui-même
- l’isolement social, qui renforce les rituels alimentaires et les obsessions.
Tout cela ne crée pas l’anorexie à lui seul, mais ça augmente le risque et rend la prise en charge plus complexe si les soignants ne sont pas formés.
Pourquoi ces troubles sont si mal repérés
Les stéréotypes font des dégâts très concrets. Ils retardent le diagnostic et la prise en charge. Voici ce qu’on entend souvent :
- « Un homme ne peut pas être anorexique, il mange bien d’habitude. »
- « Elle est trans, c’est normal qu’elle ait des problèmes avec son corps. »
- « C’est juste de la muscu, il fait attention à sa diète. »
- « Iel est végétalien·ne, c’est juste un choix éthique. »
Parfois, tout cela est vrai. Parfois, ce sont des rationalisations qui masquent un trouble réel. Ce qui fait la différence, ce n’est pas l’étiquette (« sportif », « vegan », « healthy »), c’est l’intensité de la peur, de la culpabilité, de l’obsession.
Quelques signaux qui doivent alerter, quel que soit le genre :
- Perte de poids significative ou maintien d’un poids très bas, sans raison médicale claire.
- Terreur de grossir, même si l’entourage trouve la personne déjà très maigre.
- Alimentation de plus en plus restreinte, rigidité extrême autour des repas.
- Mensonges, dissimulation (jet de nourriture, manipulations des assiettes, prétextes pour ne pas manger ensemble).
- Sport utilisé comme « compensation » systématique après avoir mangé.
- Isolement social : refus des sorties, des repas partagés, des vacances.
- État physique qui se dégrade : fatigue, vertiges, baisse de libido, absence de règles ou troubles hormonaux, fractures, malaise à l’effort.
Ce n’est pas parce que la personne n’est pas « squelettique » ou qu’elle ne correspond pas au cliché féminin qu’il ne se passe rien de grave.
Se repérer : des questions honnêtes à te poser
Si tu te demandes si ce que tu vis est « assez grave » pour parler de trouble alimentaire, laisse de côté les images Instagram et pose-toi plutôt des questions concrètes :
- Quel pourcentage de ma journée je passe à penser à la nourriture, au poids, au sport ?
- Est-ce que je refuse ou j’évite régulièrement des moments sociaux à cause de la nourriture (repas, restos, fêtes) ?
- Est-ce que je me sens coupable ou en panique après avoir mangé certains aliments ?
- Est-ce que je mens ou je cache des choses concernant mes repas, mon poids, mon entraînement ?
- Est-ce que mon humeur dépend fortement de ce que j’ai mangé ou non ?
- Est-ce que mon entourage commence à s’inquiéter, même si je trouve qu’il exagère ?
- Est-ce que j’ai des signes physiques inquiétants (perte de cheveux, froid permanent, vertiges, malaise, troubles hormonaux ou sexuels) ?
Si plusieurs réponses te font tiquer, ce n’est pas un « petit souci de nourriture ». C’est un signal que ton rapport à l’alimentation et à ton corps prend trop de place et commence à te nuire.
Comment en parler quand on ne rentre pas dans le cliché
Tu peux te sentir illégitime. Te dire :
- « Je suis un homme, c’est ridicule d’aller voir un psy pour ça. »
- « Je suis non binaire, ils ne vont rien comprendre. »
- « Je ne suis pas assez maigre pour être pris au sérieux. »
C’est précisément cette petite voix qui entretient la maladie. Tu n’as pas à cocher toutes les cases d’un manuel pour demander de l’aide.
Pour un premier pas, tu peux :
- Commencer par écrire ce que tu vis : ce que tu manges, ce que tu évites, tes peurs, ce qui t’obsède. Ça clarifie les choses pour toi.
- En parler à une personne de confiance (ami, partenaire, membre de ta famille) en lui montrant ce que tu as écrit, si les mots sont difficiles à dire.
- Rechercher un·e professionnel·le formé·e aux troubles alimentaires, et si possible sensible aux questions de genre (sites d’associations, annuaires spécialisés).
- Préparer quelques phrases simples pour le premier rendez-vous, par exemple :
- « Je contrôle de plus en plus ce que je mange et ça m’angoisse de dévier. »
- « Je fais beaucoup de sport pour compenser ce que je mange et je me sens coupable tout le temps. »
- « Mon rapport à mon corps et à mon poids me prend la tête du matin au soir. »
Tu as le droit de dire aussi ce dont tu as peur :
- « J’ai peur que vous ne me preniez pas au sérieux parce que je suis un homme. »
- « J’ai peur d’être jugé·e sur mon identité de genre. »
- « J’ai peur qu’on me force à manger sans comprendre ce qui se passe dans ma tête. »
Un·e professionnel·le compétent·e saura entendre ces craintes et y répondre, même si tout ne se règle pas en une séance.
Ce qu’implique la prise en charge, quel que soit ton genre
Le traitement de l’anorexie repose sur plusieurs axes, qui s’adaptent à chaque personne mais gardent des points communs :
- Un suivi médical pour surveiller ton état physique (poids, tension, analyses de sang, hormones, densité osseuse).
- Une prise en charge nutritionnelle, pas pour te gaver, mais pour :
- stabiliser puis reprendre du poids si nécessaire,
- réintroduire progressivement des aliments « interdits »,
- remettre en place des repères réalistes sur les besoins du corps.
- Un travail psychothérapeutique pour :
- comprendre à quoi sert la maladie dans ta vie (protection, contrôle, identité, moyen d’exprimer une souffrance),
- travailler sur l’estime de soi, l’image du corps, les émotions, les relations,
- aborder aussi la question du genre, de la virilité, de la féminité, ou du non-binaire, sans les mettre de côté.
Pour les personnes trans et non binaires, un point important est la coordination entre :
- les professionnels du trouble alimentaire ;
- les équipes de suivi de transition médicale (si c’est le cas) ;
- éventuellement un·e psychiatre ou psychologue qui connaît les enjeux liés au genre.
L’objectif n’est pas de « soigner » ton identité de genre (elle n’est pas une maladie) mais de faire en sorte que le trouble alimentaire ne vienne pas tout détruire sur son passage, et que les décisions concernant ton corps soient prises dans les meilleures conditions possibles.
Et si tu es proche d’un homme ou d’une personne non binaire concerné·e
Si tu lis cet article pour quelqu’un que tu aimes, tu peux te sentir perdu·e. Tu ne sais pas quoi dire, ni comment. Tu as peur de mal faire. Tu peux commencer par :
- Accepter que ce trouble n’est pas réservé à un genre. Si tu t’attends à voir une « jeune fille anorexique » tu risques de rater la moitié des signaux.
- Observer sans espionner : changements alimentaires, évitements, sport excessif, isolement, variations de poids, fatigue.
- Mettre des mots simples, sans accusation :
- « Je remarque que tu manges beaucoup moins qu’avant, je m’inquiète pour toi. »
- « J’ai l’impression que ton corps et ton poids prennent toute la place dans ta tête, est-ce que tu en souffres ? »
- Éviter les commentaires sur le poids et l’apparence, même positifs (« Tu as bien maigri, ça te va bien »).
- Proposer un soutien concret :
- l’accompagner à un rendez-vous médical,
- chercher avec lui/elle/iel des ressources adaptées,
- adapter les repas familiaux pour réduire l’anxiété (un peu de flexibilité sur les horaires, les quantités, le type de plats).
Tu ne pourras pas « guérir » la personne à sa place, mais tu peux jouer un rôle clé pour qu’elle ne reste pas seule et qu’elle franchisse le pas vers une aide professionnelle.
Sortir des stéréotypes pour ouvrir des portes
L’anorexie n’a pas de genre. Elle utilise les failles, la pression sociale, les normes de virilité, de féminité, de minceur, de performance. Elle se glisse partout où le corps devient une preuve à donner aux autres, un champ de bataille, un ennemi à contrôler.
Si tu ne ressembles pas au cliché et que tu souffres quand même, ta douleur est légitime. Tu as le droit d’être pris·e au sérieux, d’être entendu·e, d’être soigné·e, quel que soit ton genre, tes pronoms, ton expression.
Le premier pas n’a pas besoin d’être parfait. Il a juste besoin d’exister : en parler, écrire, prendre rendez-vous, lire d’autres témoignages, te rapprocher d’associations, poser une question à ton médecin. C’est souvent dans ces gestes concrets, un peu bancals, que commence vraiment le chemin pour sortir de l’emprise de la maladie.
