Comprendre la différence entre anorexie restrictive et anorexie avec crises de boulimie pour mieux identifier son trouble

Comprendre la différence entre anorexie restrictive et anorexie avec crises de boulimie pour mieux identifier son trouble

Tu te restreins. Beaucoup. Tu as peur de manger. Tu penses à la nourriture tout le temps. Mais parfois, tu craques. Tu fais des crises. Tu manges vite, beaucoup, jusqu’à te sentir mal. Ensuite, tu compenses : vomissements, sport, laxatifs, jeûne…

Tu te demandes alors : « Je suis anorexique ? Boulimique ? Les deux ? Rien ne correspond exactement à ce que je vis… »

Dans cet article, on va poser les choses clairement : la différence entre anorexie restrictive et anorexie avec crises de boulimie. L’objectif n’est pas de te coller une étiquette de plus, mais de t’aider à mieux comprendre ce qui se passe en toi, pour mieux chercher de l’aide.

Pourquoi c’est important de faire la différence

Pour toi, au quotidien, tu as surtout l’impression de lutter contre la même chose : la nourriture, ton corps, la peur de grossir. Et c’est vrai : le cœur du trouble est le même.

Mais distinguer anorexie restrictive et anorexie avec crises de boulimie permet :

  • De mieux comprendre certains comportements que tu ne t’expliques pas (comme les crises qui « tombent dessus » après des jours de contrôle).

  • D’éviter de te juger comme « faible » ou « sans volonté » quand tu perds le contrôle.

  • D’ajuster le traitement : certaines approches marchent mieux quand il y a des crises, d’autres quand il n’y en a pas.

  • De parler plus clairement avec les soignants : nutritionniste, psychologue, médecin.

Et surtout, ça t’aide à mettre des mots sur ton trouble. Tant que tu ne comprends pas ce qui t’arrive, tu restes dans le flou, le déni, ou la culpabilité. Mettre un cadre, ce n’est pas t’enfermer. C’est mettre de la lumière.

Ce que l’anorexie restrictive et l’anorexie avec crises ont en commun

Avant de parler de différences, il faut rappeler ce qui est commun aux deux formes. Dans les deux cas, on parle d’anorexie mentale.

Ce qu’on retrouve dans les deux tableaux :

  • Une restriction alimentaire importante, volontaire, pour perdre du poids ou ne pas en prendre.

  • Une peur intense de grossir, même quand l’entourage dit « tu es déjà trop maigre ».

  • Une image corporelle faussée : tu te trouves « grosse » ou « pas assez maigre », malgré un poids très bas.

  • Une place énorme donnée au poids, aux calories, aux chiffres (balance, portions, grammes…).

  • Des rituels autour des repas : couper la nourriture en tout petits morceaux, manger très lentement, repousser les heures de repas, mentir sur ce que tu as mangé.

  • Des conséquences physiques : fatigue, frilosité, chute de cheveux, troubles hormonaux, problèmes de concentration…

Donc oui, tu peux être très maigre, très contrôlée, obsédée par ton poids… et faire parfois des crises de boulimie. Ça reste de l’anorexie. Le fait qu’il y ait des crises ne « annule » pas la restriction ni la gravité du trouble.

Anorexie restrictive : quand tout doit rester sous contrôle

Dans l’anorexie dite « restrictive », la personne limite ses apports alimentaires sans faire de crises de boulimie régulières.

Concrètement, ça ressemble à :

  • Des repas très contrôlés, souvent identiques d’un jour à l’autre.

  • Des aliments « autorisés » (salades, légumes nature, yaourts 0%, fruits) et des aliments « interdits » (pain, pâtes, huile, fromage, gâteaux…).

  • Une tendance à sauter des repas ou à inventer des excuses : « j’ai déjà mangé », « j’ai pas faim », « j’ai mangé sur le pouce ».

  • Une difficulté énorme à manger en famille ou au restaurant, car tu ne maîtrises pas les quantités ni la préparation.

  • Une fierté cachée dans le contrôle : « j’ai tenu », « je n’ai pas craqué », « je n’ai pas touché au dessert ».

  • Parfois du sport excessif, mais souvent très « rationalisé » : « c’est pour ma santé », « je dois bouger tous les jours ».

Si tu es dans ce fonctionnement, tu peux avoir l’impression de « réussir » ton anorexie tant que tu ne « craques » pas. Tu peux même te comparer à d’autres : « elle, elle fait des crises, moi non, donc je suis plus forte ». La maladie adore ce genre de logique.

Mais ce contrôle a un prix :

  • Tu passes un temps fou à penser à la nourriture, à organiser tes repas, à anticiper pour éviter les situations « risquées ».

  • Tu t’isoles socialement : pas de resto, pas d’apéros, pas d’imprévus.

  • Tu t’épuises physiquement, même si tu as parfois l’impression de « bien tenir ».

Ce que tu ne vois pas toujours, c’est que ce contrôle permanent est déjà un signe de perte de liberté. Même si, en surface, tu ne fais « que » te restreindre.

Anorexie avec crises de boulimie : quand le contrôle bascule en débordement

Dans l’anorexie avec crises de boulimie (aussi appelée « anorexie de type boulimique / purgatif »), il y a la même base de restriction, mais elle est régulièrement suivie de crises.

Une crise, ce n’est pas « j’ai repris deux fois des pâtes ». C’est :

  • Manger en peu de temps une grande quantité de nourriture (par rapport à ce que tu manges d’habitude).

  • Avoir l’impression de perdre le contrôle pendant la crise : tu continues alors que tu es déjà pleine, que tu as mal au ventre.

  • Bien souvent : manger en cachette, vite, en enchaînant les aliments sans vraiment savourer.

Ensuite, viennent les comportements de compensation pour « effacer » la crise :

  • Vomissements provoqués.

  • Prise de laxatifs, diurétiques.

  • Sport intense pour « brûler » ce qui a été mangé.

  • Jeûne ou restriction encore plus sévère le lendemain « pour compenser ».

Dans la vie de tous les jours, ça peut ressembler à ça :

Tu tiens toute la journée avec un café, une pomme et quelques légumes. Le soir, tu passes devant le placard à gâteaux. Tu te dis « juste un ». Tu en manges deux, puis dix. Tu attaques le pain, le fromage, le Nutella, les restes de pâtes. Tu manges debout, vite, en vrac. Tu te dis « de toute façon, c’est foutu ». Après la crise, tu te détestes. Tu files aux toilettes pour te faire vomir. Le lendemain, tu recommences la restriction, avec encore plus de rigidité.

Ce cycle restriction → crise → compensation → restriction est typique. Et non, ce n’est pas « juste un manque de volonté ». C’est une réponse de ton corps et de ton cerveau à une privation trop forte.

Pourquoi les crises apparaissent (et ce que ça ne veut PAS dire sur toi)

Les crises ne tombent pas du ciel. Elles sont souvent la conséquence directe :

  • D’une restriction calorique trop importante.

  • De règles alimentaires rigides : « jamais de sucre », « pas de féculents le soir », « pas de gras ». Plus c’est interdit, plus ça attire.

  • D’une tension psychique accumulée : stress, solitude, conflits familiaux, fatigue émotionnelle.

Ton corps n’est pas ton ennemi. Quand il est affamé et frustré, il finit par « reprendre la main ». Biologiquement, c’est logique : le cerveau cherche à te faire survivre, pas à te faire tenir ton plan alimentaire.

Ce que ça ne veut pas dire :

  • Que tu es « faible » ou « sans discipline ».

  • Que tu es moins malade qu’une personne qui ne fait « que » se restreindre.

  • Que tu as « tout gâché » dès qu’il y a une crise.

Au contraire : la présence de crises doit être prise très au sérieux. Elles augmentent le risque de complications médicales (déséquilibres électrolytiques, problèmes cardiaques, digestifs, dentaires…) et renforcent la honte et l’isolement.

Comment savoir dans quelle forme d’anorexie tu te situes

Tu n’as pas un médecin sous la main pour te poser un diagnostic tout de suite. Mais tu peux déjà faire un point honnête avec toi-même.

Pose-toi quelques questions simples :

  • Est-ce que je restreins clairement mes apports alimentaires (quantités nettement inférieures à ce dont j’aurais besoin) ?

  • Est-ce que j’ai une peur intense de prendre du poids, même quand on me dit que je suis maigre ?

  • Est-ce que mon poids est inférieur à ce qui serait attendu pour ma taille, mon âge, mon sexe ?

  • Est-ce que je fais des périodes où je mange beaucoup en peu de temps avec la sensation de perdre le contrôle ? Si oui, à quelle fréquence ?

  • Est-ce que je me fais vomir, prends des laxatifs, fais du sport de façon excessive ou je jeûne après ces épisodes ?

Si :

  • Il y a une restriction importante + pas de crises régulières (ou juste quelques « écarts » sans perte de contrôle) → on est plutôt du côté de l’anorexie restrictive.

  • Il y a une restriction importante + des crises de perte de contrôle + des compensations fréquentes → on est plutôt du côté de l’anorexie avec crises de boulimie.

Ne te bloque pas sur un détail. Les frontières ne sont pas toujours nettes. Et surtout, la forme peut évoluer dans le temps.

Et si ton trouble « change de forme » avec le temps

Beaucoup de patients me disent en consultation :

« Avant, j’étais dans le contrôle total, je ne faisais jamais de crise. Et puis un jour ça a basculé, j’ai commencé à compulser. Maintenant, je me sens boulimique. »

Ou l’inverse :

« J’ai commencé par faire des crises et vomir, et maintenant je ne fais plus que me restreindre. »

L’anorexie n’est pas figée. Les mécanismes bougent. Les phases se succèdent. Parfois, tu passes d’un type à l’autre. Ça ne veut pas dire que tu t’inventes une nouvelle maladie. Ça veut dire que ton trouble s’adapte, se transforme.

Ce qui compte pour le traitement, ce n’est pas de figer ton étiquette, mais de :

  • Comprendre tes mécanismes actuels.

  • Repérer ce qui les entretient (restriction, perfectionnisme, conflits familiaux, isolement…).

  • Agir dessus, étape par étape.

Si aujourd’hui tu fais des crises, même si tu as longtemps été « seulement » restrictive, il faut les prendre en compte. Les ignorer parce que « ce n’est pas ma vraie anorexie » met ta santé en danger.

Ce que ça change pour la prise en charge

Dans les deux formes, l’anorexie mentale est une maladie grave, qui nécessite une prise en charge professionnelle. Mais certains points vont être accentués différemment.

Pour l’anorexie restrictive, on insiste souvent sur :

  • L’augmentation progressive des apports, de manière sécurisée.

  • Le travail sur la peur de grossir et l’image du corps.

  • Le repérage des pensées rigides (« si je mange ça, je vais grossir d’un coup », « je dois toujours choisir l’option la plus légère »).

  • La réintroduction des situations sociales autour des repas.

Pour l’anorexie avec crises de boulimie, on ajoute spécifiquement :

  • Le travail sur le cycle restriction → crise → compensation.

  • La mise en place de repas structurés et suffisants pour limiter les accès d’hyperfaim.

  • Des outils pour repérer les déclencheurs émotionnels des crises (solitude, ennui, colère, honte…).

  • L’accompagnement pour arrêter progressivement les vomissements, laxatifs ou compensations extrêmes.

Dans les deux cas, une approche de type TCC (thérapies cognitivo-comportementales), les thérapies familiales (surtout chez les adolescents) ou d’autres formes de psychothérapie peuvent aider, en complément d’un suivi médical et nutritionnel.

Important : la présence de crises ne doit pas t’empêcher de demander de l’aide « parce que ce n’est pas de la vraie anorexie ». Ce discours, je l’ai souvent entendu, et il est faux. Tu as le droit d’être prise au sérieux, quel que soit le type de ton trouble.

Aller au-delà des étiquettes : ce que tu peux observer dès maintenant

Que tu te reconnaisses plus dans l’anorexie restrictive ou dans l’anorexie avec crises de boulimie, il y a des points très concrets que tu peux commencer à observer dans ta vie quotidienne.

Par exemple :

  • À quels moments de la journée mes pensées alimentaires sont les plus envahissantes ?

  • Quels aliments me font le plus peur ? Les féculents ? Le gras ? Le sucré ?

  • Quand je fais une crise, qu’est-ce qui se passait dans ma journée avant (conflit, remarque sur mon corps, solitude, fatigue, restriction accrue) ?

  • Qu’est-ce que je cherche dans la restriction : me rassurer ? Me sentir spéciale ? Me prouver que je contrôle quelque chose ?

  • Qu’est-ce que je cherche dans la crise : calmer une émotion ? Me remplir ? Me punir ? M’anesthésier ?

Tu n’as pas besoin d’écrire un roman. Quelques notes sur ton téléphone ou dans un carnet peuvent déjà t’aider à voir des schémas. Et ces informations seront très utiles si tu décides de consulter.

Quand et comment en parler à un professionnel

Si tu te reconnais dans ce que je décris, que ce soit dans la forme restrictive ou avec crises, ce n’est pas anodin. Tu peux avoir l’impression de « fonctionner », d’aller en cours ou au travail, de tenir encore debout. Mais la maladie, elle, progresse en silence.

Tu peux envisager de consulter si :

  • Ton poids est bas ou baisse régulièrement.

  • Tu as des crises, même si elles ne sont « que » hebdomadaires.

  • Tu te fais vomir, prends des laxatifs, ou fais du sport pour compenser.

  • Tu évites de plus en plus de situations sociales à cause de la nourriture.

  • Tu te sens piégé(e) dans un système de règles alimentaires que tu n’arrives plus à assouplir.

À qui en parler :

  • Ton médecin généraliste, pour un premier bilan somatique (prise de sang, poids, tension…).

  • Un(e) psychologue ou un(e) psychiatre spécialisé(e) dans les troubles des conduites alimentaires.

  • Un(e) diététicien(ne) formé(e) aux troubles alimentaires (pas juste à la « perte de poids »).

Tu peux simplement dire : « Je me restreins beaucoup, j’ai peur de grossir, et parfois je fais des crises où je perds le contrôle sur la nourriture. Je voudrais comprendre ce qui se passe. » Ce n’est pas à toi de poser le diagnostic parfait. C’est à eux de t’aider à y voir clair.

Te reconnaître dans un trouble, ce n’est pas t’y enfermer

Mettre des mots comme « anorexie restrictive » ou « anorexie avec crises de boulimie » peut faire peur. Tu peux avoir l’impression que si tu reconnais ce trouble, tu lui donnes plus de pouvoir. Ou que tu acceptes de « vraiment être malade ».

En réalité, c’est souvent l’inverse.

Nommer ton trouble, comprendre sa forme, c’est :

  • Arrêter de te prendre pour le problème (« je suis nulle, je suis folle ») et voir que le problème, c’est la maladie.

  • Pouvoir chercher des informations adaptées, des témoignages qui te parlent vraiment.

  • Entrer en relation avec des soignants en parlant le même langage qu’eux.

  • Repérer plus vite les signaux d’alerte (arrivée des crises, renforcement de la restriction).

Tu n’es pas la « version restrictive » ou la « version avec crises » de l’anorexie. Tu es une personne, avec une histoire, un corps, des émotions. L’étiquette, elle, sert juste d’outil. Elle ne dit pas qui tu es, ni ce que tu vaux, ni ce que tu peux devenir.

En tant qu’ancienne patiente et en tant que psychologue, je sais que ces distinctions peuvent faire mal à lire, surtout si tu te reconnais trop bien dans certaines lignes. Mais elles peuvent aussi être le point de départ d’un mouvement différent : moins de confusion, moins de culpabilité, plus de clarté. Et, petit à petit, plus de place pour autre chose que la maladie.