On ne naît pas avec une haine de son corps ni avec la peur de manger. Ça s’apprend, petit à petit. À la maison, à l’école, sur les réseaux, à travers les conversations d’adultes qui pensent que les enfants « n’écoutent pas vraiment ». En réalité, ils enregistrent tout.
Développer une relation apaisée au corps et à la nourriture dès l’enfance ne garantit pas à 100 % d’éviter un trouble comme l’anorexie. Par contre, ça réduit clairement le risque, et surtout, ça donne à l’enfant des repères solides pour se protéger plus tard.
Pourquoi ça commence dès l’enfance
Un enfant ne se regarde pas dans la glace en se demandant s’il a des bourrelets. Il se demande plutôt : « Est-ce que je suis aimé ? Est-ce que j’ai ma place ? Est-ce que je fais bien ? »
Les troubles alimentaires viennent souvent se greffer là-dessus : besoin de contrôle, besoin d’être parfait, peur de décevoir, besoin d’exister. Le corps et la nourriture deviennent les terrains de jeu (ou de guerre) de ces questions-là.
Dès l’enfance, plusieurs éléments peuvent fragiliser la relation au corps et à l’alimentation :
- Les remarques répétées sur le poids, la taille, l’appétit.
- Les régimes à la maison, les « je ne mange pas de ça, ça fait grossir ».
- La valorisation excessive de la minceur ou du « manger sain » poussé à l’extrême.
- Le manque de repères stables sur les repas, les horaires, les quantités.
- Les conflits familiaux autour de la table.
L’objectif n’est pas de devenir une famille parfaite. Ça n’existe pas. L’objectif, c’est d’installer un climat suffisamment sécurisant pour que le corps et la nourriture ne deviennent pas des ennemis.
Installer un cadre alimentaire simple et sécurisant
Un enfant a besoin de repères clairs. Pas de règles compliquées, pas de comptage de calories. Des points fixes qui rassurent : on mange, on boit, on écoute sa faim, on découvre des aliments.
Quelques repères concrets :
- Des repas réguliers : petit-déjeuner, déjeuner, goûter, dîner, à des heures à peu près stables.
- Des repas assis, dans la mesure du possible, sans écran.
- Un adulte qui mange lui aussi (et pas seulement qui « surveille » l’enfant).
- Une ambiance où on parle d’autre chose que de ce qu’il y a dans l’assiette.
Par exemple, au lieu de : « Mange tes légumes, sinon pas de dessert », il est souvent plus aidant de dire : « Aujourd’hui, il y a ça au menu, tu goûtes un peu, et tu manges à ta faim. » L’idée, c’est de faire des repas un moment de vie, pas un champ de bataille.
Favoriser l’écoute de la faim et de la satiété est un autre levier important. Tu peux poser des questions simples :
- « Tu as encore faim ou tu es rassasié·e ? »
- « Tu sens ton ventre comment, là ? »
- « Tu veux te resservir ou c’est bon comme ça ? »
L’enfant apprend ainsi qu’il a le droit d’écouter son corps. Ce sera un précieux repère à l’adolescence, quand les injonctions extérieures seront plus fortes.
Parler du corps sans l’obséder
Un enfant entend tout ce qu’on dit sur son corps, mais aussi sur le nôtre. Quand tu te regardes dans le miroir en disant « je suis énorme », tu n’insultes pas seulement ton propre corps. Tu envoies aussi un message : « avoir du gras, c’est honteux ».
Quelques attitudes qui abîment la relation au corps, souvent sans qu’on s’en rende compte :
- Les surnoms liés au physique : « ma petite grosse », « ma crevette », « mon boudin », même sur le ton de la blague.
- Les comparaisons dans la fratrie : « Ta sœur est plus fine », « Ton frère, lui, est sportif ».
- Les commentaires sur les autres : « Tu as vu comme elle a grossi ? », « Lui, il s’est laissé aller ».
- Les critiques constantes de ton propre corps devant l’enfant.
À la place, on peut :
- Parler du corps en termes de capacités : « Tes jambes t’ont permis de courir vite », « Ton corps a besoin d’énergie pour grandir ».
- Mettre l’accent sur ce que l’enfant fait, pas sur ce qu’il est physiquement.
- Rappeler que les corps sont différents, et que c’est normal : il y a des grands, des petits, des plus ronds, des plus secs.
Si l’enfant te dit : « Je suis moche, je suis trop gros/grosse », la réponse « Mais non, tu es très bien » ne suffit pas. Tu peux aller un peu plus loin :
- « Qu’est-ce qui te fait dire ça ? »
- « Quelqu’un t’a fait une remarque ? »
- « Tu t’es comparé·e à qui ou à quoi ? »
L’idée, c’est de comprendre d’où vient ce regard critique, et de le remettre en contexte, pas de nier le ressenti.
Stopper les régimes et la police de l’assiette à la maison
La culture du régime est un terrain fertile pour les troubles alimentaires. Un enfant qui voit un parent toujours « au régime », qui entend « ça je ne mange pas, ça fait grossir », internalise très vite : « Manger est dangereux ».
Quelques points à surveiller :
- Les régimes drastiques à la maison, commentés, affichés, valorisés.
- Les aliments diabolisés : « le sucre, c’est du poison », « le gras, c’est mauvais ».
- Les phrases du type : « J’ai été trop gourmande, je dois me rattraper demain ».
- Les journées entières passées à « se restreindre » après un repas jugé trop copieux.
On peut remplacer ce discours par un autre, plus stable :
- « Certains aliments nourrissent plus le corps, d’autres nourrissent surtout le plaisir, les deux ont une place. »
- « On a besoin de manger chaque jour, ce n’est pas une récompense ni une punition. »
- « Quand on mange un peu plus à un repas, le corps sait gérer, ce n’est pas dramatique. »
Si toi, adulte, tu es en lutte avec ton alimentation, tu ne peux pas tout régler d’un coup. Mais tu peux déjà éviter de mettre l’enfant au cœur de cette lutte. Tu peux chercher de l’aide pour toi, c’est aussi une manière de le protéger.
Les mots qui laissent des traces
Beaucoup d’adultes que je reçois en consultation se souviennent d’une phrase précise, dite des années plus tôt, qui a marqué un tournant dans leur rapport au corps :
- « Fais attention, avec ton appétit, tu vas finir comme ta tante. »
- « À ton âge, on ne devrait pas avoir un ventre comme ça. »
- « Tu es plus jolie quand tu as maigri. »
Ces phrases semblent anodines sur le moment. L’enfant, lui, enregistre : « Mon corps est sous surveillance », « Si je grossis, je perds ma valeur », « Ma famille sera fière si je perds du poids ».
Ce qui aide, c’est de se poser une question avant de parler du corps de l’enfant : « Est-ce que ce que je m’apprête à dire va l’aider à se sentir en sécurité dans son corps, ou à s’en méfier ? »
Si une inquiétude médicale existe vraiment (prise de poids rapide, ou au contraire perte de poids importante), ce n’est pas à l’enfant de porter ça seul, ni à travers des remarques au repas. L’espace pour en parler, c’est :
- Avec le médecin, calmement, hors contexte de repas.
- Avec l’enfant, en expliquant que son corps a besoin d’être aidé, sans le culpabiliser.
- En parlant de santé globale (sommeil, énergie, croissance), pas juste de poids sur la balance.
Préparer le terrain pour l’adolescence
L’adolescence arrive toujours avec des turbulences : changement du corps, sexualité, comparaison aux autres, réseaux sociaux. Tout ce qui a été semé avant prend alors plus de poids, dans un sens ou dans l’autre.
Pour réduire le risque que l’anorexie s’installe, quelques axes importants :
- Apprendre à ton enfant qu’il a le droit d’avoir des émotions, pas seulement d’être « sage » et « parfait ». Les émotions refoulées cherchent souvent la sortie via le corps.
- Montrer que l’erreur est possible sans drame. L’anorexie colle souvent au perfectionnisme extrême.
- Encourager des activités valorisantes qui ne tournent pas uniquement autour du physique (musique, dessin, jeux, lecture, bénévolat…).
- Garder un espace de dialogue, même s’il est imparfait. Un ado ne dira pas tout, mais il a besoin de sentir que tu peux entendre ses difficultés sans panique immédiate.
Sur les réseaux sociaux, au lieu de diaboliser (« TikTok, c’est n’importe quoi »), tu peux :
- Regarder avec lui/elle certains contenus et en parler : « Tu en penses quoi ? », « Ça te fait te sentir comment ? ».
- Rappeler que beaucoup d’images sont retouchées ou mises en scène.
- Redire que la valeur d’une personne ne se mesure pas à son apparence, ni à son nombre d’abonnés.
Repérer les signaux d’alerte tôt
Même avec un environnement assez sécurisant, un trouble alimentaire peut apparaître. L’enjeu, c’est de ne pas le laisser s’installer en silence pendant des mois ou des années.
Chez un enfant ou un ado, quelques signes peuvent alerter :
- Perte de poids visible ou ralentissement de la croissance.
- Obsession pour la « nourriture saine », suppression de plus en plus d’aliments.
- Remarques fréquentes sur son poids, son ventre, ses cuisses.
- Refus de manger en famille, repas pris seul dans sa chambre.
- Sport pratiqué de façon excessive, avec forte culpabilité s’il est manqué.
- Découpage des aliments en tout petits morceaux, rituels étranges autour de l’assiette.
- Changements d’humeur, isolement social, irritabilité, fatigue importante.
Tu connais ton enfant mieux que n’importe qui. Si tu sens que « quelque chose cloche » dans sa façon de manger ou de parler de son corps, même sans tout comprendre, il vaut mieux en parler tôt :
- Avec lui/elle, sans l’accuser : « Je remarque ça et ça, je m’inquiète, j’ai envie qu’on comprenne ensemble. »
- Avec un professionnel de santé (médecin traitant, pédiatre) qui pourra orienter si besoin.
- Avec un psychologue spécialisé si les troubles semblent s’installer.
Ce n’est pas en « laissant du temps » que l’anorexie disparaît. Elle se renforce souvent dans le silence. Agir tôt, ce n’est pas dramatiser, c’est protéger.
Que faire si tu as déjà tenu des propos blessants
Tu te reconnais peut-être dans certaines phrases évoquées plus haut. Tu te dis : « Je l’ai déjà dit », « Je fais des régimes devant mes enfants », « Je critique mon corps en permanence ».
La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est jamais trop tard pour faire autrement. Et reconnaître ses erreurs est déjà une forme de protection pour l’enfant.
Tu peux, par exemple :
- Dire à ton enfant : « Tu sais, je me suis entendu·e dire que… et je réalise que ce n’était pas aidant. J’apprends aussi, moi. »
- Nommer ta propre difficulté : « J’ai du mal avec mon corps, mais ce n’est pas un modèle. Je voudrais qu’on fasse mieux pour toi. »
- Changer progressivement ton vocabulaire et tes attitudes, même si ce n’est pas parfait.
Les enfants n’ont pas besoin de parents impeccables. Ils ont besoin de parents capables d’ajuster, de s’excuser, de chercher de l’aide quand c’est nécessaire.
Quelques repères concrets à garder en tête
Pour résumer les grands axes de prévention possibles, sans chercher à tout contrôler :
- Faire des repas un moment de vie, pas un lieu de conflit ni de négociation permanente.
- Parler du corps comme d’un allié, pas comme d’un ennemi à surveiller.
- Éviter les régimes et le comptage de calories comme norme familiale.
- Ne pas commenter systématiquement le corps des autres (famille, voisins, célébrités).
- Encourager l’écoute de la faim et de la satiété.
- Rendre les émotions « autorisées », même les plus inconfortables.
- Être attentif aux changements dans le comportement alimentaire et l’image du corps.
- Demander de l’aide dès que la situation te dépasse, sans honte.
Tu ne pourras pas protéger ton enfant de tout, ni lui garantir une vie sans souffrance. Par contre, tu peux lui offrir un socle plus solide : un environnement où son corps n’est pas constamment jugé, où la nourriture n’est ni une menace ni une monnaie d’échange, où ses émotions ont le droit d’exister.
C’est ce socle-là qui, souvent, fait la différence entre un malaise passager devant le miroir et un trouble du comportement alimentaire qui s’installe. Et ce socle se construit, un repas après l’autre, une phrase après l’autre.
